Les effets psychologiques de l'information sur la grippe aviaire.

Publié le par ryback

Voici un article paru le mercredi 8 mars 2006 dans le quotidien libération. Il me parait bien résumer les effets de la communication en ce qui concerne la grippe aviaire.

Face à la menace de la grippe aviaire, nous devons assumer un double défi : nous informer de la progression du virus et, dans le même temps, résister à l’overdose de nouvelles.

La première partie du contrat est bien remplie par mes collègues infectiologues, les autorités de santé et les instituts de veille sanitaire. Les journaux relaient leurs annonces. Ils nous tiennent au courant des mutations d’un virus qui est devenu presque un intime et que nous avons appris à appeler par son nom, H5N1. Mais, face à l’angoisse que distillent ces news, nous sommes bien moins aidés. « La volaille anxieuse, écrivait Libération, redoute la psychose. » Un autre quotidien nous parle d’une « maladie mondiale » dont nous sommes tous les victimes potentielles.

Les plus anxieux sont les premiers atteints non pas par le virus H5N1 mais par les effets de cette overdose d’information. Ils y réagissent de deux manières qui ne s’opposent qu’en apparence. Certains fuient l’actualité, éteignent leur poste de radio ou de télévision et sautent les pages du journal qui leur parlent de maladie. D’autres tentent de se rassurer par la boulimie : ils accumulent dépêches, résultats d’expertise et photographies. Ils sont secrètement convaincus qu’étant les mieux informés, ils seront peut-être les moins exposés à la pandémie.

Ils trouvent dans les blogs et les nouveaux médias des rumeurs et des actualités inédites ; ils s’approprient les diagnostics les plus pessimistes. Ils peuvent même programmer leur téléphone portable pour recevoir des SMS d’alerte informant en direct des progrès de l’épidémie. Une vibration dans la poche permettra d’être le premier au courant des résultats des prises de sang des canards sauvages. Les anxieux surinformés, devenus spécialistes malgré eux de la grippe aviaire, transforment la peur légitime d’une infection grave en une panique qui les paralyse et leur tient lieu de vie émotionnelle.

La peur de la grippe aviaire permet aussi la cristallisation sur un thème socialement acceptable d’une angoisse que chacun porte en soi, sans lui donner de nom. Ceux qui ne savent comment faire partager leurs humeurs sombres se voient servir sur un plateau une maladie « collective » (tout le monde est à risque) et « moderne ». Ils peuvent deviser sur la fin du monde. On les écoute, on suit leurs raisonnements, alors que personne ne les prend au sérieux quand ils parlent de leur peur de la mort, du cancer ou de l’infarctus. Ils peuvent même entamer une sorte de « psychothérapie sauvage » en stockant des médicaments antigrippaux ou des plans de migration des oiseaux. Quand le danger est aussi proche, il n’est pas anormal de vouloir se rassurer ou se protéger. L’angoisse cesse d’être une névrose, elle devient une preuve de bonne santé quand la menace fait les gros titres des journaux.

Les anxieux que nous sommes tous ne s’arrêtent pas là. Attendre passivement une mutation du virus paraît insupportable. C’est ainsi que nous sommes amenés à construire nos propres explications de la grippe aviaire. Nous personnalisons les informations « objectives » que nous recevons. Nous nous servons des avis des spécialistes pour construire une image de cette maladie qui nous rassure parce que nous en sommes les auteurs.

A tant consommer d’informations, nous finissons par entretenir vis-à-vis de l’actualité de la grippe aviaire une relation de dépendance. Nous pouvons, comme les alcooliques qui ouvrent plusieurs bouteilles à la fois, écouter plusieurs fois dans la même journée les mêmes dépêches. Nous ne manquons aucun des journaux télévisés. Comme d’autres formes de dépendance, cette « pyromanie » provoque des dommages personnels et collectifs. Ses dégâts ne sont pas la cirrhose comme chez l’alcoolique, ou la ruine comme chez le joueur, mais un état d’hébétude pessimiste. Elle n’est pourtant pas une addiction comme les autres. L’overdose d’infos n’est pas une conduite que la société condamne. Elle est même encouragée comme une démarche de citoyen branché et raisonnable.

Et si cette overdose d’information était aussi politiquement utile ? Et si les dirigeants du monde avaient, consciemment ou non, le projet de figer les citoyens qu’ils gouvernent dans l’attitude du spectateur tétanisé ? Et s’ils avaient appris que le pouvoir ne s’exerce plus dans le secret mais dans une surinformation qui inquiète ? La peur du manque crée une relation d’emprise.

« Toujours bouleversé mais jamais actif » pourrait résumer la perception du « pyromane ». Sortir de cette relation de dépendance ne conduit pas à nier la réalité des dangers. Qui pourrait dire que la grippe aviaire n’est pas une vraie menace ?

L’objectif est plutôt d’essayer de comprendre la manière dont l’actualité, et notamment l’actualité médicale, joue avec nos nerfs. Nous comprendrons alors comment peuvent se mêler des peurs « objectives », « indiscutables » et des névroses personnelles.

Michel Lejoyeux professeur de psychiatrie

édition du quotidien Libération du 8 mars 2006.

source: plattardolivier.free.fr via liste h5n1.inra.fr

Note ryback: Voici une vue médicale des effets de la crise sur certains individus...........



Publié dans Divers

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azerty 16/11/2006 15:14

Peut être....;-)

azerty 16/11/2006 10:22

Je trouve que depuis quelques semaines, on est très axé sur la presse, les réactions spychologiques des citoyens, le rôle des médias dans l'information, l'éducation des médias.......On enfonce le clou dans quelque chose ?

ryback 16/11/2006 13:44

Je pense que ces annonces sont le fait d'une coïncidence nationale en partie occasionnée par la peur d'une autre crise aviaire sans fondement légitime.........
Enfin du moins, c'est ce que je crois.......

elite 16/11/2006 07:45

Quant aux névroses personnelles: C'est quoi ? Les délires de la fin du monde ou l'armaggedon, les trucs comme ca ?
Alors là, oui, cela relève de la croyance mystique et je ne prense pas que la presse puisse en être à l'origine car il y a bien au début un problème lié à l'individu. Les informations ne vont jouer qu' un rôle de catalyseur......
Faut pas tout mettre sur le dos de la presse.....
Mais intéressant quand même sur le fond.....

ryback 16/11/2006 13:42

Bonjour.
Cet article aborde plus les conséquences d'un battage médiatique sur une population non informée.
Il serait intéressant de pouvoir établir les mêmes rapports avec un échantillon de la population se disant informée pour voir si une diffèrence dans la perception est présente ou non.